Des quinze minutes passées à grelotter sous cette fausse pluie pour Infortunes #1, je n’en ai préservé que deux qui ont servi à un montage en boucle rendant la durée de mon épreuve interminable. Le spectateur ressent à la fois la réalité de l’inconfort de la situation que l’artiste s’inflige à elle-même et, au fil du déroulement, s’il est attentif, l’irréalité de cette durée prolongée par la boucle. Il ne s’agit donc pas d’une simple captation en temps réel d’une performance mais plutôt d’une présence intensifiée par le montage. Mes tremblements sous la pluie témoignent de la réalité de l’épreuve et agissent eux comme des indices de sincérité qui peuvent favoriser l’adhésion, la croyance et la diffusion thymique du pathos.

L’étirement extrême de la durée de l’épreuve subie sous la pluie contribue à faire percevoir cette épreuve comme plus longue et pénible qu’elle ne l’a été. Cette exagération dans l’immobilité et le non événement qui caractérise mes œuvres peut permettre au spectateur de se libérer du sentiment d’accablement où je l’ai entraîné par empathie. Dans mon travail, cette iconographie de la souffrance physique n’est pas extrême, il s’agit plutôt d’une souffrance à un degré envisageable, « raisonnable », souvent davantage psychique que physique. Je mets en scène, de manière active, avec mon corps, mon propre sentiment du pâtir. Et il s’agit là, pour moi, d’une forme d’affranchissement du pâtir, un pied de nez. Ce que mon travail a en commun avec les pratiques de la performance, c’est l’utilisation du corps comme matériau et « lieu » commun, lieu de rencontre, de contact avec le spectateur.