Les assis sont autant des hommes que des femmes, jeunes ou d’âge moyen portant des vêtements ordinaires. Les postures des assis varient dans leur façon de signifier un arrêt, une fatigue ou un découragement. Certains ont les bras ballants et la tête penchée, d’autres la tête vers l’arrière ou appuyée. La position assise et accablée sur les trottoirs évoque la figure de l’indigent, du mendiant. Dans chacune des images, autour de ces corps figés assis, sont captées les jambes des passants en mouvement. La vitesse d’obturation lente a saisi ce mouvement des passants en créant un léger bougé qui témoigne du mouvement. Le passage des passants représenté par le mouvement des jambes, indique l’indifférence de la même façon que le passage des voitures dans Autostoppeur. La quantité et la variété des personnes et des villes élargit et « démocratise » l’accablement et le fait percevoir comme un phénomène large et répandu. L’identité des personnes révèle des figurants et non pas de véritables indigents et agit comme indice de mise en scène.

Dans Les assis, tous les figurants sont en posture assise sur le trottoir au milieu des jambes des passants. Tous sont immobiles tandis que leur environnement est en mouvement. Ils paraissent fatigués ou exprimant un refus d’avancer, de poursuivre dans la course folle environnante. Ce sont des corps singuliers parmi le corps commun de la foule. Le corps du public est ainsi représenté dans l’œuvre Les assis comme une masse de jambes en mouvement et indifférente. Il est plus aisé de percevoir la figure de la détresse contre un fond normatif. La rue, le trottoir et les jambes des passants agissent comme ce fond nécessaire contre lequel peut se détacher et être perçue la différence de la posture des figurants.

Dans Les assis, les personnes représentées ne sont pas extraordinaires dans leur apparence ni marginales, elles sont ordinaires. Seules leurs postures accablées paraissent extraordinaires dans le contexte de la rue où je les mets en scène. On ne peut pas les considérer comme une communauté marginale, étrangère à soi mais plutôt comme une communauté à laquelle on pourrait peut-être appartenir. Tous ces figurants sont des amis, des artistes, des gens de ma communauté immédiate. Par ce choix, je déplace la figure de l’indigent dans mon propre corps et dans un corps autre que celui, réduit et caricatural, où on le maintient habituellement, pour tenter de lier à tous et chacun, la peur de l’indigence plutôt qu’aux seules figures marginalisées qui lui sont trop souvent associées.

Dans une démarche plus près de la performance, les figurants font l’expérience d’adopter une posture « inadéquate » dans un espace public ; s’asseoir par terre au milieu du trottoir, se cacher dans un coin de mur, demeurer sous la pluie sans protection, etc. Ces postures ne sont pas des transpositions directes ni mimétiques des figures classiques de l’indigent mais elles l’évoquent de près ou de loin, surtout parce qu’elles se réalisent dans l’espace public de la rue. La posture non naturelle de ces assis relève visiblement d’une mise en scène.