Figures


Par notre corps, nous apparaissons aux autres. C'est par lui que s'ouvre le monde du sens et du signe. Nous offrons à la pensée de perdre cette forme dans la mort. Aussi, nous créons des univers parallèles où une certaine présence serait conservée malgré l'irrévocable décomposition de la matière. Que ces mondes existent ou non importe peu, ils participent néanmoins de notre imaginaire. Dans Figures, Élène Tremblay présente une expérimentation formelle sur le thème du fantôme. Elle exhibe des silhouettes spectrales qui semblent percer le réel pour venir prendre place dans le champ de la caméra. Des blanches apparitions anthropomorphiques au poudroiement lumineux, ces figures étranges ont tout du spectre tel que raconté dans les légendes populaires. Pour cette production, Tremblay s'inspire plus particulièrement du courant de la photographie spirite, très en vogue au tournant du siècle dernier. Des figures diaphanes — les esprits — apparaissent alors sur toutes sortes d'images, du portrait conventionnel à la scène de genre. Un vaste public donne son assentiment aux photographes qui prétendent dévoiler un monde invisible par le simple déclic de la caméra. C'est cette faculté surnaturelle attribuée au dispositif photographique qui intrigue Élène Tremblay.

Ce retour postmoderne sur l'histoire de la photographie ne participe pas d'une démystification ni d'une déconstruction, mais invite plutôt à une rêverie sur les pouvoirs de l'imagination et ses mystères. 

Dans la première série photographique, des grandes silhouettes blanches sans visages nous perturbent, pareilles à un souvenir confus que l'on voudrait percer. Ces fantômes qui logent dans un brouillard épais et informe sont comme des reflets troubles à la surface de l'eau. Ils émergent du fond de l'image par cette lueur qui vient jusqu'à nous, telle la trace d'une étoile. Des figures en devenir qui invoquent une métaphore magnifique sur l'émergence des formes. L'éruption des formes dans l'écoulement des impressions sensibles est ce qui permet la différenciation des choses. Ces photographies pointent ce lieu de l'imaginaire où la lumière devient fantôme, où l'absence devient présence.

Le site Internet d'Élène Tremblay joue également le mystère par le surgissement de personnages qui exécutent de courts mouvements avant de disparaître. Contrairement aux fantômes plus imposants des séries photographiques, le petit personnage sur écran instaure davantage une relation d'intimité. En parallèle aux séries photographiques, la présence de ce spectre numérique fait ressortir comment pour chaque technique de représentation nous investissons des fantasmes différents. Devant cet espace bien enserré qu'est l'écran d'ordinateur, ce n'est plus la logique de la trace et ses consonnances passéistes et véridictoires qui nous troublent mais davantage la posssibilité d'un contact, quel qu'il soit... Il émane de cette production autour de la figure fantomatique, de cette exploration formelle des tensions entre le visible et l'invisible, une poésie étonnante sur la vie et la création. 



Christine Desrochers (extrait), texte publié par VU, lors de l'exposition Figures.