Après

Quand je regarde les photographies d’Élène Tremblay, je me l’imagine déambulant à travers la ville à l’affût des ruines qui jonchent nos ruelles. C’est dans ces passages qui se dérobent aux regards, dans l’espace négatif de notre affairement, que gisent les vestiges de notre pouvoir d’achat : meubles caducs, matelas cernés aux ressorts défoncés, sac de couchages crasseux, etc. Une mise en scène minimale nous les montre dans une perspective frontale; l’artiste nous oblige ainsi à supporter leur présence par procuration. Quoi de mieux que cet étalage d’objets misérables pour exercer mon regard à toutes les choses que je préfère ne pas voir. En permettant de se les réapproprier, Tremblay dévoile ce que sont ces choses et comment elles se prolongent en nous.
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La photographie, celle que je regarde, m’a habitué à l’expérience du silence. La qualité du silence varie en fonction des images; certaines d’entre elles ont le mutisme bruyant du glamour ou de l’effet de choc. Dans les œuvres de l’artiste, pas de spectacle; juste un silence qui va au-delà de sa manifestation littérale. Je dirais qu’il est en partie redevable envers un effet combiné de suspension du temps. D’une part, ce qui est montré par les photographies se situe en dehors du temps perçu. Les objets usuels, ayant perdu leur efficacité, se retrouvent expulsés en dehors du réseau des choses employées quotidiennement. En conséquence, le temps n’est plus balisé par l’usage; ces objets, gisant dans la décrépitude et l’oubli, ne semblent plus adhérer à la trame du temps. D’autre part, l’acte photographique fixe et scelle l’instant dans les limites d’une image analogique. Dans les photographies d’Élène Tremblay, le photographié est pétrifié dans le photographique; tout est parfaitement clair et défini. Il n’y a pas inscription du mouvement par le flou donc, pas d’allusion au temps dans la mesure où le mouvement implique nécessairement une durée. Sauf dans le cas des quelques photographies qui témoignent des interventions de l’artiste avant et après : elles suggèrent un agir dans sa continuité.

La lourdeur de ce silence résulte aussi de la gravité de ce que les images me disent. Il me rappelle le retour du refoulé qui désarçonne, qui laisse bouche bée… Le mutisme paradoxal des photographies met en relief ma propre réaction, spécialement face à la misère qu’elles recèlent. Il m’est difficile de ne pas y voir le sceau de l’indigence. C’est souvent de cette même façon que l’on dépeint la pauvreté dans la tradition du documentaire, avec ses crève-la-faim loqueteux au milieu de leurs possessions vétustes. Je ne peux par contre me réfugier derrière la pseudo-objectivité du document car la misère me fait peur. Même son emblème m’effraie. Personnellement, je préfère ne pas la laisser m’imprégner. Parce que pas bien loin, dans le même domaine de préoccupation, la perte et la mort rôdent. Dans ces images, il est aussi question de la perte de l’être essentiel de ce qui est illustré, de la perte de son utilité. La représentation de ces choses viles et abandonnées permet peut-être de m’apprésenter ma propre mort. Il m’arrive de me laisser aller à sa contemplation quand je réussi à dépasser mes résistances premières. L’art est certainement une voie privilégiée d’accès à ce type de préoccupation.
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Élène Tremblay intervient sur certains des objets trouvés en modifiant leur intégrité physique; elle les déchire, les évide, les démembre pour mieux penétrer leur limite tangible. À mon avis, ces interventions dévoilent nos absurdes tentatives de déceler l’en-soi des choses, comme s’il pouvait se situer littéralement sous leur surface. Une de nos tragédies est de sans cesse rechercher des solutions à nos questions en supprimant au préalable notre propre point de vue. Peut-être préférons-nous tâtonner au dehors, comme si la vérité était plus vraie quand elle s’incarnait dans une réalité sensible solide et commensurable…
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Le foisonnement des matières diverses, la richesse des couleurs, l’ampleur des formats achèvent la transfiguration de la banalité et de l’abjection. La nouvelle réalité des rebuts – semblable à la forme sans matière – fait œuvre par l’acte du photographe qui transporte hors de leur monde ces biens que l’on a consommé puis, rejeté. Dans une société consumériste qui n’accorde d’estime qu’à la valeur marchande des choses, la démarche de l’artiste est essentielle; par sa volonté d’explorer l’abject, le méprisable acquiert une dignité. Et notre expérience s’en trouve enrichie, intensifiée. Le misérable au-dehors trouve son corollaire obligé en nous.

 

Rodrigue Bélanger